Victimes d’infopreneurs, de gourous sur internet : Philippe et Marielle témoignent.

« Faire ce que l’on aime ne signifie pas aimer ce que l’on fait »​. [témoignage]

Philippe et Marielle ont un point commun. Ils sont entrés dans un véritable enfer depuis qu’ils ont cru aux recettes miracles de « formateurs », présents par centaines sur Linkedin, Instagram, Facebook, Youtube…

J’ai rencontré Philippe. Il vit de sa passion, la musique. Vu de l’extérieur, Philippe a tout pour être heureux. Mais ce qu’il produit, il n’en est pas toujours fier. Il pratique ce qu’il aime, mais ne produit pas ce qui lui plaît. Il vit de la musique, il joue de la musique, mais il le fait pour donner des cours à des musiciens en herbe. Pourtant, sa passion pour la musique, il se voyait plutôt la vivre comme une rockstar internationale.

J’ai aussi discuté avec Marielle, mais plus brièvement. Elle vit de sa passion pour la cuisine. Incollable sur d’innombrables recettes, elle cuisine tous les jours pour alimenter son blog, en tapotant derrière son écran et en se filmant. Elle est suivie par quelques centaines de lecteurs réguliers. Mais pour Marielle ce n’est pas cette vie qui l’épanouie. Elle aurait adoré ouvrir son bistro, avec une décoration et un service à son image.

Article initialement publié sur Linkedin : https://www.linkedin.com/pulse/philippe-et-marielle-victimes-des-gourous-du-marketing-astre-/

Tous deux ont été les douces victimes d’infopreneurs, « dealers d’informations », vendeurs de succès et de développement personnel de bas niveau. Des experts auto-proclamés qui ont su découvrir leurs faiblesses, identifier leurs « problèmes » apparents, mais n’ont pas décelé leurs envies profondes.

Certes, après avoir quitté leurs boulots qui n’avaient aucun lien avec leurs passions, Philippe et Marielle ont eu une bouffée d’oxygène, se sentant presque invincibles et libérés de leurs contraintes.

Mais après quelques semaines pour Philippe, quelques mois pour Marielle, ils sont arrivés au point de se sentir dans l’impasse. Leurs hobbies respectifs, la musique ou la cuisine, se sont transformés en une contrainte, un cauchemar. Après leurs journées de travail, ils ne s’adonnaient presque plus à leurs passions. Ils ont eu l’impression d’avoir tout perdu.

Philippe.

Quelle est la compétence humaine qui fait de vous un être différent ?

Pour Philippe ce n’est ni la pédagogie, ni la patience. Pourtant il forme des jeunes à la musique tous les jours et il est à deux doigts de la crise de nerfs à chaque instant. Il regrette son ancien job : il était artisan plombier dans l’entreprise familiale. Ce métier lui assurait un revenu régulier et il y était apprécié. Avant, en société, il n’était pas le plus fier de son activité, mais chaque soir il rentrait en ayant résolu des problèmes concrets pour ses clients, qui lui en étaient reconnaissants. Il pratiquait la musique pendant son temps libre comme une sorte de méditation, après une journée agitée.

Tout a basculé le jour où il s’est laissé happer par une vidéo. C’était sur Instagram. Un titre aguicheur, une image d’inspiration avec un bouton « play » et un lien vers une méthode miracle, qui détaillait gratuitement comment « se réveiller heureux chaque matin en passant à l’action ».

Quelques jours plus tard il achetait son premier produit d’information : une formation pour démarrer un business basé sur sa passion. 197€ H.T la formation en ligne. Puis quelques semaines plus tard, 870€ H.T pour assister à la conférence censée lui faire changer de vie (à ajouter les frais de déplacement, d’hébergement et de restauration). Il repartit en prime avec l’ouvrage dédicacé du conférencier (28,90€ T.T.C), qui ne quittera plus sa table de chevet. Sa vie sera littéralement bouleversée c’est certain, mais pas exactement comme il l’avait prévu.

Absolument convaincu qu’il avait enfin trouvé un sens à son existence, il s’était imprégné des phrases chocs, des slogans accrocheurs et de convictions, avant d’annoncer à sa famille qu’il allait quitter l’entreprise familiale. Ses proches ne l’ont plus reconnu, il avait changé. Plutôt habitué à se lever dans le brouillard, après avoir assisté à un concert avec ses amis autour de bières et de discussions sans fin, il n’a eu soudainement qu’en tête son nouveau business. Il sortait moins sortir de chez lui et se levait tôt le matin.

Un travail est un talent qui vous permet de résoudre des problèmes chez les autres, qui sont moins compliqués à résoudre pour vous que pour eux.

Philippe était reconnu dans son métier de plombier. Ses clients l’appréciaient, son père était fier de son fils et surtout ravi de partager du temps avec lui tous les jours. Mais Philippe a tout quitté comme dirait son entourage « sur un coup de tête ». Lui, parlait plutôt d’un « ras-le-bol ». C’était le 1 janvier 2017, date qu’il n’oubliera jamais.

Près de 3 ans plus tard, Philippe n’est toujours pas heureux et n’est pas non plus une rockstar. Au quotidien, il se retrouve la plupart de son temps avec des élèves, moins passionnés que lui et il s’ennuie profondément. Il ne crie plus haut et fort sa passion pour la musique, la musique étant devenue son métier. Son entourage s’inquiète de sa situation financière qui est catastrophique, car il a beaucoup investi : local, instruments, équipements, publicités… Maigre consolation pour son père si proche de lui, leur fils est retourné vivre dans le foyer familial, n’arrivant plus à joindre les deux bouts…

Utilisez votre métier comme un moyen de vous créer des opportunités d’être heureux, mais ne l’utiliser pas comme moyen unique de l’être.

On lui a vendu du rêve, il y a cru, et c’est normal. La frustration est le problème majeur de ceux qui n’ont pas de problème. Ces gourous aux nombreux adeptes l’ont bien compris. Ils s’immiscent dans la vie de personnes plutôt équilibrées, mais qui comme tout un chacun ont des rêves ou des fantasmes inassouvis. Ils commencent par une démonstration pour susciter l’envie, puis ils moralisent pour créer de la frustration et terminent par de la motivation pour stimuler le côté animal et conquérant de chacun. Après avoir secoué les esprits avec des sensations fortes et condensées en un court laps de temps, ils proposent de l’apaisement, c’est là qu’apparaît le miracle : une méthode simple pour passer à l’action.

Quand cela ne suffit pas, leurs adeptes (victimes) jouent le rôle de témoins sous stimulants. La plupart sont en réalité bien des clients ravis de s’être ruinés pour leur idole des réseaux, mais n’ont pour solution viable financièrement que d’accomplir le même modèle que leur gourou. Sauf que les élèves sont moins bons que leurs professeurs et ils ne peuvent pas réellement faire cavaliers seuls : ils sont à l’opposé de l’indépendance financière et du bonheur individuel auquel ils ont cru dur comme fer. La vraie rentabilité des solutions miracles est de les vendre et non les acheter.

En médecine, un dentiste ne vous soignera pas une entorse et un psychiatre ne vous fera pas une greffe de coeur. Les seuls qui vous promettent de soigner tous vos problèmes de santé : ce sont des gourous. Pour votre business, c’est exactement la même chose !

Personne ne peut développer votre business de façon globale à votre place. Si on vous vend une nouvelle vie « clé en main », fuyez ! Les méthodes miracles existent sans doute, mais seulement pour une micro-partie de votre business, un problème précis et ciblé.

Si Philippe avait plutôt prospecté des théâtres, des salles de concert et de spectacles, ou encore des artistes, n’aurait-il pas pu effectuer son métier de plombier dans un univers qui le fait simplement rêver ? N’aurait-il pas pu rencontrer des passionnés de musique comme lui, et créer petit à petit son réseau, pour avoir un jour l’opportunité de démontrer ses talents d’artiste au hasard de quelques minutes, lors d’un répétition ? N’aurait-il pas eu ce petit frisson tous les matins en se disant que son fantasme, il le touchait du bout des doigts ? N’aurait-ils pas pu faire des vidéos sur Youtube non lucratives, sans autre but que de promouvoir sa passion ?

Est-ce que cette envie, cette flamme n’aurait pas pu être le moteur de sa vie, quitte à ne pas concrétiser son rêve ? Est-ce que sa passion n’aurait pas été sa vraie raison de vivre à défaut de la gagner avec ?

Une passion n’est pas dans son fondement quelque chose de rentable financièrement, mais le moyen d’obtenir avant tout des sensations de bien-être.

Un métier n’est pas dans son fondement le moyen d’obtenir des sensations de bien-être, mais quelque chose d’avant tout rentable financièrement.

Article initialement publié sur Linkedin : https://www.linkedin.com/pulse/philippe-et-marielle-victimes-des-gourous-du-marketing-astre-/

Marielle.

Marielle, quant à elle, était à quelques mois de terminer son cursus en école de commerce, avec une spécialité en communication.

Elle avait recherché des mois durant une entreprise pour l’accueillir en alternance. Elle s’était longtemps projetée à créer des contenus en ligne pour une agence digitale. Alors qu’elle entamait sa 5ème et dernière année d’études, la galère de la recherche d’une agence pour l’accueillir l’a découragée. Des dizaines de profils comme le sien diffusaient des posts sur Linkedin, remplis de désespoir, de voir leurs scolarités écourtées s’ils ne trouvaient pas d’employeur.

Marielle avait déjà du faire un gros sacrifice l’année précédente. Après un mauvais plan d’une agence qui ne l’avait jamais recontacté, elle avait accepté à contre coeur d’effectuer une année entière d’alternance dans un studio photo, en tant qu’assistante de production, avec pour mission de retoucher des photos de paysages, qui étaient ensuite imprimées en cartes postales…

Elle ne se voyait pas inscrire sur son CV une autre expérience « à côté de la plaque », alors elle a tout tenté : vidéos face caméra pour se présenter, book, articles, publications Linkedin, Instagram, changement de photo de profil, CV peaufiné des heures, appels à l’aide de son réseau « virtuel ». Marielle ne trouvait toujours pas d’alternance. Elle se demandait à ce moment-là comment son avenir allait bien pouvoir s’écrire si, alors qu’elle n’avait pas terminé ses études, personne ne souhaitait la faire travailler, même avec un salaire des plus bas.

Alors qu’elle venait de publier une énième story sur Instagram, en espérant se faire repérer par une agence, Marielle défile les publications des comptes auxquels elle était abonnée. C’est à peu près ici qu’elle a cru vivre une révélation. Une simple image venait de provoquer en elle de multiples questionnements qu’elles n’avait jamais eu à l’esprit auparavant.

« C’était la photo d’une femme une peu plus jeune que moi. Elle était dans sa cuisine, souriante, avec un beau tablier, en train d’éplucher des poivrons, trépied et caméra sur le côté. Elle avait l’air heureuse, fraîche, épanouie. Un texte indiquait « Toi aussi, génère des revenus en ligne grâce à ta passion » et un bouton pour « en savoir plus« . J’ai cliqué immédiatement ! »

Ce fut le début de la spirale infernale pour Marielle. Elle téléchargea un guide gratuit qui détaillait quels étaient les business en ligne les plus rentables et elle y découvrit que le domaine de la cuisine était dans le top 3. Sa passion pour la cuisine envahit son corps et son âme au point de projeter son avenir dans un mode de vie de rêve : elle passait deja des heures sur Instagram, elle cuisinait tous les jours sans exception, elle diffusait des photos des plats qu’elle concoctait et ses abonnés commentaient souvent ses publications.

Elle remit tout à plat. Son parcours scolaire, ses aspirations, ses frustrations, ses envies, et surtout, l’idée qu’elle se faisait de la vie. Plutôt que de lutter dans un monde où personne ne lui donnait sa place, elle eut la sensation qu’enfin elle était comprise. Elle commenta alors toutes les dernières publications du profil de sa nouvelle « mentor », préparant déjà l’argumentaire pour expliquer à ses parents son souhait d’arrêter ses études.

Depuis toute petite elle était photographiée avec des ustensiles de cuisines à la main, en plastique quand elle avait 5 ans, puis plus tard en train de découper ses premiers légumes avec un vrai couteau lors du repas familial de Noël, et même la fois où elle avait aménagé avec sa soeur, sa kitchenette dans son nouveau studio.

« A ce moment-là, je m’en voulais d’avoir nié l’évidence plus tôt : je me devais d’occuper toutes mes journées avec quelque chose qui a du sens. Ma passion pour la cuisine a toujours été ma thérapie face à l’ennui, à la colère et aux frustrations du quotidien. »

Mais ce que Marielle oubliait, c’est que la cuisine était avant tout, pour elle, un moyen de faire plaisir à ses proches, une façon de créer des moments dans une belle atmosphère. Elle était une hôte formidable. Ses invités l’ont toujours complimentée à la fin de chaque repas.

Mais peu importe. Créer son site web de recettes de cuisine et gagner de l’argent en faisant la promotion d’ustensiles, qu’elle aurait probablement acheté un jour ou l’autre, lui semblait être une excellente idée […]

Deux mois plus tard, après 4 guides achetés à 14,90€TTC à sa formatrice favorite, elle filmait ses premières recettes, qu’elle eut d’ailleurs du mal à publier sur son blog les premières fois. Mais elle n’eut pas le temps de publier sa troisième recette, que déjà elle reçut un email pour la remercier de son travail. Marielle fut ravie, mais elle ne comptait pas en rester là. Elle persévéra et mit en place des liens pour chaque produit qu’elle utilisait en créant une liste en description des vidéos, qui redirigeaient ses visiteurs vers Amazon, pour qu’ils achètent les mêmes ustensiles, dont elle vantait les mérites tout le long de sa démonstration. Elle touchait une commission sur l’ensemble des achats Amazon effectués juste après avoir cliqué sur son lien, qu’ils s’agissent d’ustensiles de cuisine ou non.

Au bout de 7 mois et demi, après que ses revenus aient grossi à vue d’oeil, ils se sont stabilisés. Elle eut enfin la vie qu’elle souhaitait : vivre de son activité en ligne, certes chichement, mais elle avait supprimé de nombreux tracas dans sa vie : derrière elle étaient ses études, les recherches d’alternances ou le désespoir à savoir de quoi demain serait fait.

« J’ai d’abord cru que cette femme sur Instagram avait changé ma vie grâce à ses guides. Puis je me suis rendue compte que ses conseils, j’aurais pu les trouver en quelques recherches sur Internet. Au final, j’ai réussi ce projet car j’ai travaillé dur pour créer mon site, élaborer et filmer mes recettes. Mais je ne me sentait ni heureuse, ni comblée. Comme si j’avais raté quelque chose, pourtant j’avait tout ! En apparence seulement… »

Passer l’essentiel de son temps seule, derrière son écran à aguicher les visiteurs, Marielle n’aurait jamais pensé que ce soit cela son quotidien. Elle se sentait de plus en plus « vendeuse de télé-achat », alors qu’au fond d’elle c’est de concocter des plats, de partager des échanges humains et authentiques qui l’ont toujours attirée dans l’univers de la cuisine.

Elle n’avait pas de formation professionnelle en cuisine, c’était une passionnée avant tout. Elle passait des heures à regarder ce que faisaient ses concurrents sur youtube. Elle adaptait même des recettes d’influenceurs américains qui avaient du succès en matière de vidéos de cuisine.

« J’avais l’impression d’être devenue boulimique de toute information concernant la monétisation d’audience en ligne. Un début de burn-out que je m’infligeais à moi-même pointait le bout de son nez ».

Quelques mois plus tard elle était au bout du rouleau, elle n’avait plus d’idée. Le simple fait d’allumer sa caméra l’angoissait. Son ordinateur, elle ne le touchait plus et son smartphone encore moins. Instagram la dégoûtait, cette application était devenue pour elle un recueil de publicités, plus ou moins bien dissimulées. Et quand ce n’était pas des comptes publicitaires, nombreux étaient les comptes de personnes pour qui, se mettre en avant, était un moyen de se libérer leurs frustrations, dans une « vie virtuelle idéalisée » affirme-t-elle.

Elle a tout laissé tomber.

« Cuisiner était devenu une obligation. Ce plaisir de concocter un plat avec les ingrédients de mon frigo et d’inviter ma meilleur amie pour partager une soirée à discuter, je l’avais perdu. Je crois qu’au fond, j’aurais pu faire de la cuisine un métier, mais pas devant un écran et encore moins avec des liens Amazon et des hashtags pour optimiser mon référencement !

Marielle ne sait pas ce qu’elle compte faire au moment où je vous écris ces lignes. Elle va prendre du temps pour y réfléchir. Elle songe à reprendre ses études, mais cela n’est qu’à l’étape de projet. Elle continue à percevoir les revenus des ses contenus, mais elle ne publie plus rien. L’offre d’un concurrent pour racheter son site web et son trafic devrait mettre un point final à son aventure, certes réussie dans un sens, mais tellement éprouvante pour elle.

Ma cuisine, celle que j’apprécie, je l’ai connue en famille dans l’intimité, ou lors d’occasions célébrées au restaurant tout au mieux. Mais être une présentatrice culinaire ne fait pas partie de ce qui me fait du bien. »

FIN

> Que pensez-vous de la situation que vivent ces individus ? Quels conseils leur adresseriez-vous ? Cautionnez-vous les « vendeurs de rêves » ?

L’article a été rédigé à des fins d’information et de prévention, n’hésitez pas à le partager, que vous ayez été victime, témoin ou sollicité par des adeptes de ces pratiques…

* Ne vous inquiétez pas pour Philippe et Marielle, ce sont des personnages fictifs. Ils permettent de refléter le quotidien amer de nombreuses vies bouleversées dont trop peu ont le courage de témoigner.

« Faire ce que l’on aime ne signifie pas aimer ce que l’on fait ». Fabrice ASTRE

Article initialement publié sur Linkedin : https://www.linkedin.com/pulse/philippe-et-marielle-victimes-des-gourous-du-marketing-astre-/

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